Serial Musak





Photographie : Benoit Fatou


Serial Muzac a été écrit pour bruisser, grincer, se glisser entre une foultitude de sons donnant chair et frissons à ces mots décharnés et tremblants, chant de terreur et d’amour, récit d’empêchement et de souillure, pauvres cris d’exorciste dément. 
Y.T.


Serial Musak est un projet d'album de NowCut & C° autour d'un texte d'Yves Tenret. Il sera, au final, composé de 11 titres.
Les matériaux proviennent d'enregistrements solos ou collectifs, dirigés ou improvisés et de fields recordings.
Ce travail est en cours, les demos sont des versions provisoires et ne sont pas encore masterisées...

Avec

Gael Ascal / basse, contrebasse, Poutre, prise son
Stéphanie Briand / Plaque, Jlong, guitare-table, basse, fields recording, montage et compo
Mickaël Correia / batterie
John Cuny / piano préparé, prise son, montage et compo
Philippe Desclais / guitare, tubes, Rrangling, drones, larsens de table, electronique, fields recording, prise son, montage et compo, mixage
Jean Duhurt / clarinette
Flavien Lavisse / loop guitare, instruments ethniques, trompette, compo
Hui-Chun Lin / violoncelle, voix
Jean Michel Susini / violon
Yves Tenret / texte et voix
Jonathan Thomas / guitare, drones







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Une version alternative du texte Serial Killer est publiée dans  le recueil
Funky Boy, Yves tenret, Médiapopéditions, 2012
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CARTE NOIRE à YVES TENRET

autour de 

SERIAL KILLER 

 

 
Coleman Joe - Ed Gein

 




PIERRE CHANAL OU LA GRANDE MUETTE

Yves Tenret 2004,
Publié sur Dérives


 Pierre Chanal est né en 1946. Son père, dur, avare, boit beaucoup et pour obtenir sa docilité lors des rapports sexuels, il brutalise sa femme. Pierre n'a aucune relation avec lui ni avec sa mère. Souvent, il dort dans l'escalier. Au moment de son arrestation, il ne se souvient plus si ils étaient 16 ou 17 frères et soeurs ! En 1962, âgé de 16 ans, il passe son brevet de planeur et commence à sauter en parachute. Il fera 17 000 sauts... En 1964, il s'engage, mais des varices, les pieds plats et un souffle au coeur lui interdissent les paras commandos. Il est intégré à la cavalerie et suit avec succès l'école des sous of. En 1970, il passe sergent-chef et en 1974, adjudant. En 1976, quand son père meurt, il ne va pas à son enterrement. 1977 est l'année où il bascule. Une nuit, il démolit à coups de pieds une tente et sous la menace de son pistolet-mitrailleur fait sortir les appelés en slip et les force à faire des exercices dans la neige. Lors d'un bivouac, il brise la mâchoire d'un soldat. Un autre jour, il tire à balles réelles au-dessus de leurs têtes. Cet exploit lui vaut un article dans Libération et une mutation. Il devient responsable des corvées. Il se recroqueville sur lui-même. Tancé par son grand-père, à cause d'armes qu'il avait entreposées chez lui, il rompt avec toute sa famille. Il cesse de boire et achète une caméscope, objet rarissime à l'époque. Le 4 janvier 1980, Patrick Dubois disparaît. C'est Chanal qui constate son absence et engage la procédure en désertion. Le 20 février 1981 c'est au tour de Serge Havet et le 7 août 1981, de Manuel Carvalho, tous deux aussi affecté au 4e régiment de Dragons. Ce dernier avait confié son étonnement à ses proches. Certains gradés le forçaient à se mettre nu le soir pendant la revue des chambres et venaient le regarder se laver sous la douche. Ses parents, des portugais, sont totalement méprisés par l'armée. Lorsqu'ils se rendent à la caserne, ils n'arrivent même pas à récupérer les affaires de leur fils. Chanal n'a pas sauté ce week-end là... En août 1981, Pascal Sergent part en permission et ne revient jamais. La mère de Serge Havet, Gisèle n'accepte pas l'inertie de la justice et le silence obstiné de l'armée, elle alerte les journalistes. Les premiers articles sur le « triangle maudit » paraissent. Le 30 septembre 1981, c'est Olivier Donner qui disparaît. Chanal participe à l'enquête. C'est lui qui organise l'audition des appelés... Le 31 octobre 1982, le cadavre d'Olivier Donner est découvert, ce qui entraîne l'ouverture d'une information judiciaire. On commence à évoquer l'existence d'un tueur en série. Donner est la seule victime homo de la série et son corps est retrouvé dans un trou d'ordure... Deux ans plus tard, les dossiers Dubois, Havet, Sergent et Donner sont clôturés par un non-lieu. On ignore celle de Manuel... En mai 1985, après 4 mois passé au Liban, Chanal reçoit une médaille et ne reste pas au pot qui suit la remise de cette distinction !



Le 23 août 1985, Patrice Denis, 1,80 m, sac à dos, un civil qui se rendait en auto-stop pour un tir de fusées au camp de Mourmelon, disparaît. C'est un jeune homme de bonne famille, sans problème et un civil. L'argument de la désertion ne tient plus. Tous les medias s'emparent de l'affaire. Le capitaine Vaillant et le maréchal des logis Tarbes sont chargés de l'enquête. Ils la reprennent à zéro. Tarbes aura 6 patrons successifs et 4 juges d'instructions pendant son enquête qui durera 15 ans. Il va entendre des centaines de bidasses, faire appel à des voyantes, à des radiesthésistes et à Pierre Bellemare (Au nom de l'amour...). En août 1986, Chanal est muté au centre équestre de Fontainebleau, endroit qu'il déteste et où il est très sévère avec les fils à papa qui y sont planqués. En avril 1987, Patrick Gache, trompette, affecté au 4e régiment de Dragons, quitte le camp pour ne plus jamais y revenir. Chanal s'était rendu ce jour là au para-club de Mourmelon. Les enquêteurs ne seront avertis que début juillet ! L'attitude de l'armée est manifestement volontaire, puisqu'elle fait des fouilles et des ratissages avant de prévenir la gendarmerie. En août 1987 est découvert le cadavre de Trevor O'Keeffe, auto-stoppeur irlandais. Il est enterré dans la même position que Donner, face contre terre, les deux bras sous le corps.

Le 9 août 1988, près de Mâcon contrôlé par des gendarmes à la recherche d'écolos anti TGV, Chanal leur annonce qu'il est militaire. Il a l'air mal à l'aise... Dans son combi Volkswagen vert, dissimulé par des rideaux, un auto-stoppeur hongrois, Palazs Falvay, attaché par une sangle qui lui entoure le cou, roule des yeux terrorisés et supplie qu'on le détache. Il a subi 20 heures de sévices sexuels filmés en partie par Chanal...

Chanal si précis sur les autres sujets, refuse avec obstination d'évoquer les disparus de Mourmelon, se bloque dès que le thème est abordé. Pendant son interrogatoire, il a compté les secondes et les minutes de 6 h à 23 h 30. On ne lui a pas accordé son temps de repos réglementaire. Il refuse de signer sa déposition. 16 slips sont saisis dans sa chambre à la caserne et 16 dans son combi. Certains sont déchirés, d'autres ont été découpés. Chanal dit en changer tous les jours et même parfois plusieurs fois par jour. Sur une des K7 audio trouvée dans sa chambre, par-dessus des chants de Panzer allemands, on l'entend jouer une scénette :

- Bonsoir, comment tu t'appelles ? Pourquoi tu ne fais pas les sommations ? Non. T'as oublié. Tu ne m'as pas entendu arriver. Eh ben, mon vieux ! Allez, viens avec moi. Suis-moi. Mets les mains derrière le dos. On va régler ça plus loin... Mais dis donc, mais... tu dégages une drôle d'odeur en plus. Hein ? Ah ben, dis donc ! Y a combien de temps que t'as pas changé ton slip ? Tu vois. Ah ben, dis donc ! Oh, mais tu bandes, mon petit ? Oh là là, mais tu as une sacré quéquette quand je te touche comme ça ! Hein, ça te ferait du bien là ! Tu veux que je la suce ?


42 ans, extrêmement physique, les muscles saillants, le visage émacié aux orbites enfoncées, les joues creuses, les mâchoires carrées, les lèvres minces, les cheveux en brosse, les mains osseuses & glacées, la glotte saillante ne cessant de monter et de descendre, Chanal avance à intervalles réguliers la tête de façon convulsive et ponctue régulièrement ses phrases de reniflements. Il ne fume pas, ne boit pas, ne baise pas. Célibataire n'ayant aucune vie amoureuse, amicale ou familiale. En week-end ou en vacances, il vit dans son camping-car. Ses hobbies : parachutisme, delta-plane, aéromodélisme et une collection de livres sur le nazisme (Les Panzers de la garde noire, Les Jeunes Fauves du Führer) et de vues de close-combat et de matériel militaire. Très bien noté par ses supérieurs. En vacances, visite les champs de bataille - Verdun - casemates, ossuaire, fortifications - Fort de Douaumont, tranchée des baïonnettes, des tunnels. Il n'aime que les jeunes garçons timides, longiformes, imberbes, vulnérables. Peu loquace, il répond par phrases courtes et ment avec aplomb. Il n'éprouve aucun sentiment deculpabilité. Se considère comme victime des familles des victimes ! La totalité de sa garde robe est verte, kaki, beige ou brune. Il ne connaît qu'un type de rapport : le rapport hiérarchique. Dès qu'on aborde le sexe, il gesticule, pâlit, pince des lèvres, a une crise. Il se cogne la tête dans les murs, crie qu'on veut sa mort et sombre dans un mutisme complet pendant les 2 h suivantes. Il tue en fin de semaine, pendant les perms, le plus souvent au mois d'août, au bord de routes désertes, à la tombée de la nuit. Ce n'est pas un compulsif mais un homme méthodique. A dater de son arrestation, les disparitions cessent. En octobre 1988, l'expert Loïc Le Ribault vient faire des tamponnements. 27 cheveux sous scellés - 6 n'appartiennent pas à Chanal mais à des individus différents, de même pour 4 poils pubiens. Chanal dira avoir ramassé un matelas en mousse sur une décharge. Vu sa maniaquerie, le mensonge est évident... Le 23 octobre 1990 une cour d'assises condamne Pierre Chanal à dix ans de réclusion criminelle pour viol, attentats à la pudeur et séquestration du jeune Hongrois.

En juin 1993, un juge d'instruction de Châlons-en-Champagne procède à la mise en examen de Pierre Chanal pour séquestrations et assassinats dans les dossiers Dubois, Havet, Carvalho, Sergent, Denis et Gache avec mise en détention provisoire. Et deux ans plus tard, le dossier étant vide, (pas d'aveux, pas de témoins, pas d'indice, des expertises discutables), le juge d'instruction de Saint-Quentin le relâche...

Le dossier est rouvert en avril 1997. Le nouveau juge d'instruction chargé de l'affaire, M. Chapart, se rendant compte que le rapport de Le Ribault n'a pas été exploité, le nomme surexpert pour examiner tous les scellés. Celui-ci s'attelle aussitôt à la tâche et doit pour cela donner divers coups de téléphone à la Section de recherches de la gendarmerie. Les combats d'experts, entre le privé et le public (coup d'une expertise au CHU de Nantes : 1,8 million de francs), entraînent passablement de coups bas et des dérives malsaines. Quatre jours plus tard, la police vient pour arrêter Le Ribault sous un chef d'inculpation fantaisiste (exercice illégal de la médecine). Heureusement prévenu quelques heures avant par un ami policier, Le Ribault prend la fuite. Il enverra son rapport par la poste... Les tests génétiques prouvent que, en plus du Hongrois violé, deux des disparus ont séjourné dans le camping-car de Chanal. Le 10 août 2001, le magistrat ordonne le renvoi de Pierre Chanal devant la cour d'assises de la Marne pour les séquestrations et les assassinats de Patrice Denis, Patrick Gache et Trevor O'Keefe. Il lui accorde un non-lieu dans les autres dossiers. Deux autres appelés ont disparus en 1975 à Valdahon en ayant Chanal comme adjudant mais cela n'a jamais fait l'objet d'une investigation judiciaire...

En mai 2003, lors ouverture de son procès à Reims, Chanal simule une tentative de suicide en prenant des somnifères légers. Le procès est reporté au mois d'octobre. Chanal est placé dans un HP puis à la maison d'arrêt de Fresnes où il entame une grève de la faim. En octobre, deuxième ouverture du procès devant la cour d'assises de la Marne à Reims. Mais le 15, Chanal se suicide. Il a vu son avocat, mangé, écouté avec attention le greffier lui faire le rapport de l'audience, attendu minuit et demi qu'on lui ait pris la tension. A peine l'infirmier sorti de la pièce, il met en place deux garrots qu'il a confectionné à l'avance avec les élastiques de son jogging, un à chaque cuisse. Le but est de diminuer la masse sanguine pour provoquer la mort cérébrale plus rapidement. Il reborde soigneusement son édredon et son drap et se tranche deux fois l'artère fémorale à l'aine. Les incisions sont précises ; 2 cm de long, 2cm de profond. La mort survient entre 4 à 6 minutes malgré l'intervention d'un policier qui a repéré ses difficultés de respiration.

« Comment est-il possible que personne, avant l'autopsie, n'ait mis en avant le fait que Chanal portait un dentier ? Comment cet homme, qui allait enfin parler et qui était censé être placé sous une surveillance policière rigoureuse, a-t-il pu se donner la mort dans sa cellule, alors qu'il était contrôlé toutes les quinze minutes ? Il faut arrêter : il a été tué, un point c'est tout. Il allait révéler des choses. Peut-être que Chanal n'a pas tué huit, mais soixante-dix personnes ? » affirme carrément Loïc Le Ribault.


Y.T.

 


                                               EMILE LOUIS, LE CLOWN PERVERS


     En 1973, Emile Louis devient chauffeur à temps complet pour les Rapides de Bourgogne. Il transporte 55 élèves. Confident des filles, il emmène ses favorites, celles qui portent des minijupes, aux fêtes locales. Pour elles, il représente la liberté. Si on a ses faveurs, la vie à l’Institut médico-éducatif est plus agréable à vivre. Elles ont toutes un tel besoin de tendresse, de complicité, de rires, de sensualité ! Bien sûr qu’elles l’allumaient. Et alors ? Kiss me, kiss me, kiss me !

Avant il travaillait pour la SNCF où ses collègues le détestaient à cause de ses moeurs déviantes et de ses airs mielleux. Par contre, il est très apprécié des responsables du centre éducatif Pierre et Nicole Charrier. Lorsqu’il aura des ennuis, elle écrira pour le défendre : « Monsieur Louis, toujours souriant, blaguait pour faciliter l’entrée en relation, il était très soucieux de plaire à la hiérarchie. Il se voulait « très près », compréhensif, voire même éducatif et « éducateur » dans ses contacts avec nos adolescents (garçons et filles) qu’il prenait en amitié (réciprocité). Ceux-ci se confiaient à lui. Vécu comme un « père », parfois un « grand frère » à qui l’on peut tout dire : il permettait les cigarettes en cachette à 14-15 ans ou les flirts... » C’est une lettre qui compte, elle a été conseillère municipale d’Auxerre pendant 6 ans sur une liste Jean-Pierre Soisson.

Eh oui ! Emile Louis, 1,70 m, 95 kg, c’est un marrant, un tendre, un gars serviable, attentionné, poli, le chéri de ses dames. Il est cordial, joyeux drille, séducteur, tient bien l’alcool, jouit d’une forte vitalité, avec son visage ovale et plat, ses petits yeux saillants, son menton proéminent, sa face de clown, toute en rondeurs, bien faite pour charmer les petits enfants... Mais depuis qu’il est là des filles disparaissent et c’est toujours avec lui qu’on les a vu en dernier. En janvier 1977, Christine Marlot (15 ans), en avril, Jacqueline Weis (18 ans) et Chantal Gras (18 ans), en juillet, Madeleine Dejust (22 ans). A la dernière fête du village, elle tenait la main d’Emile. Puis c’est au tour de Bernadette Lemoine et de sa sœur Françoise Lemoine (30 ans). Le 26 septembre 1979, disparition de Martine Renault (16 ans). D’après des confidences faites à une amie, Louis lui a promis de lui faire rencontrer sa mère. Une enquête est ouverte, le gendarme Christian Jambert en est chargé. Il remarque que Louis a déjà eu pas mal d’ennuis et qu’il est mis hors de cause après chaque interpellation. Jambert : Il était démoniaque, ce monsieur. Pendant les interrogatoires, il avait une manière de répondre... Il était sûr de lui. Tout ça le faisait rire et il clamait haut et fort qu’il ne risquait rien parce qu’il avait des relations. Pierre Charrier refuse de le recevoir. S. Delagneau, l’ex-femme de Louis, lui avoue que Louis lui a demandé un alibi.
 
Février 1981, disparition de Sylviane Durand. Elle a 22 ans, laisse une fille, est de la DDASS et a été placée en nourrice chez la concubine d’Emile Louis.
 
En juillet un cadavre est découvert, en décembre, il est identifié : c’est elle ! Jambert arrête Louis. L’étoffe qui a servi à attacher les mains de Sylviane est identique à celle qu’utilise sa concubine pour confectionner les vêtements de son fils ! L’imperméable de Louis est maculé de boue et recouvert de taches étranges. Coincé, Louis avoue des attouchements sur les mineurs confiés à sa compagne mais nie pour Sylviane.

Jambert n’est pas apprécié de ses supérieurs. Il se moque des apparences, travaille seul, n’en fait qu’à sa tête. Mordant, accrocheur, c’est un électron libre, indépendant, s’affranchissant de la discipline militaire pour parvenir à ses fins ; il a un comportement professionnel atypique (vie nocturne, fréquentation douteuses, emploi de ressources financières et matérielles personnelles pour obtenir des renseignements, tenue et présentation négligées hors service).
En décembre 1983, Louis est condamné par la Cour d’appel de Paris à 4 ans fermes pour attentat à la pudeur sur mineurs. Il était défendu par Thierry Lévy, un cador parisien - payé par qui ? On ne sait pas... Autre événement bizarre, Louis reçoit un courrier l’informant d’un rapport le mettant en cause au sujet d’un meurtre et de disparitions suspectes...

Le 20 janvier 1984, une autre affaire éclate. Deux jeunes femmes ont été séquestrées et suppliciées dans un pavillon du village d’Appoigny (6 Km d’Auxerre). L’une a réussi à s’échapper. Le SRPJ met 3 jours pour y aller ! Alors qu’il y avait encore une fille torturée là-bas ! Dunand, le tôlier, n’a pris aucune précaution, il pensait que la fille ne parlerait pas. Au sous-sol : une succession de salles de torture. Tarif affiché : 200 FR, cravachée, fouettée - 300 FR : pose de pinces, d’aiguilles - 600 FR : brûlures au fer rouge ou à la cigarette, décharge électrique. Les policiers découvrent des boîtes de nourriture pour chiens alors qu’il n’y a pas de chien dans la maison. Sur la poitrine d’Huguette Meggiorin, une cicatrice en forme de croix gammée, sur son épaule, une croix de Saint-André. La police saisit la liste des clients du couple (un homme politique parisien, un haut responsable du ministère des finances, etc.) Les victimes ont de telles blessures qu’ils n’auraient pas pu les libérer. Qu’en auraient-ils fait ? Le souteneur le plus puissant de la région possède un bar à Appoigny où F. Lemoine, maîtresse de Louis, a travaillé. Dunand a été employé dans la même société de cars que Louis. Les filles sont pupilles de la DDASS mais aucun magistrat ne fait de rapprochement.
En février 1984, Emile Louis est libéré. Il part dans le Var où il trouve un emploi de chauffeur de car scolaire mais il est rapidement licencié à la suite de plaintes de parents d’élèves. Jambert écrit à Bourguignon, juge d’instruction : Louis vient d’être libéré, que faut-il faire ? Réponse : adressez-moi un procès verbal de synthèse.
 
Le 4 mai 1984, Louis bénéfice d’un non-lieu ahurissant dans l’affaire du meurtre de Sylviane. Pour Jambert, c’est un camouflet sévère et cela aura des conséquences désastreuses au sein de la brigade. Sa hiérarchie le remet en cause. Son nouveau supérieur est un adepte de la rigueur militaire et la base qui le hait ne fait plus remonter aucune information jusqu’à lui.
 
Le 26 juin 1984, le dossier d’enquête, établi par Jambert sur les disparitions fait l’objet d’un classement sans suite. La totale ! Jambert se met à penser qu’Emile Louis était à la fois pourvoyeur et fossoyeur d’un réseau et que de temps en temps on le laissait « s’amuser » avec l’une ou l’autre fille.
Cinq ans après, un soir, 3 gardiens de la paix, surprennent P. Charrier qui sort de sa voiture en remontant son pantalon. Une fois par semaine, il se gare sur ce parking et force Nathalie, une handicapée, a lui faire une fellation pendant que Bruno, un autre handicapé, regarde. Cela fait des mois que ça dure. Il se soumet de mauvaise grâce au contrôle. Se croit-il en état d’impunité ? Les 3 passagers sont majeurs ; les policiers s’en vont mais mentionne cette intervention sur la main courante. Charrier est accusé de viol. Il fait appel pour obtenir une requalification du délit. Il l’obtient ! On apprend que quand il était directeur, il surveillait les jeunes filles dans la douche, les pelotait et parfois les battait. - Six ans de prison ferme pour attentat à la pudeur avec violences. Jeannette Beaufumé la cuisinière qui vénérait Charrier, voit lors du procès son vrai visage. Pour elle c’est un choc : il jouait la comédie ! L’institution continue à le soutenir. Elle fait scission et fonde le 4 juillet 1992, avec P. Monnoir, l’ADHY.
 
En septembre 1989, Emile Louis est à nouveau arrêté pour attentat à la pudeur sur des enfants qui ont été confiés par la DDASS à sa concubine, condamné à 5 ans fermes plus 3 ans de mise à l’épreuve et envoyé en Corse dans un centre affecté aux pointeurs. Il attire la sympathie de ses gardiens qui lui confient une estafette pour aller faire des courses et transporter leurs enfants !
 
Le 25 mars 1996, l’ADHY passe à l’émission Perdu de vue : les photos des jeunes filles disparues sont diffusées à la télévision devant 8 millions de spectateurs. Jeannette Beaufumé vive et pétillante crève l’écran. Les familles apprennent leur disparition par la télé ! Cette émission suscite le regroupement des familles et leur action en justice. L’ex-épouse de Louis téléphone au frère d’une des disparues, J.-P. Weis : « Vous savez, Emile connaissait bien votre sœur. Il est venu me voir, on a parlé de toute cette histoire. Quand je lui ai demandé s’il y était pour quelque chose, il a fondu en larmes, et il m’a répondu qu’il ne pouvait rien dire. Parce qu’on le menaçait... »
 
Un papier très dur contre l’émission paraît dans L’Yonne républicaine. J. Cazal, magistrat, parle de rumeur infondée. La justice, la DDASS, la gendarmerie ne se sentent pas concernés.
 
29 avril 1996, second Perdu de vue. Aucun avocat local n’accepte de défendre l’assoc des familles. Débarque Pierre Gonzalvez de Gaspard. Il aime la presse, se déplace entouré de caméra, défend Heaulme, Chanal, une victime de Fourniret. Champion de l’interprétation des lois, il a trouvé la faille légale à la prescription : « L’enlèvement et la séquestration arbitraire sont des crimes continus dans le temps ». En février 1997, ultime insulte : la justice refuse d’instruire sur cette affaire. Mai 1997, la chambre d’accusation de Paris ordonne aux juges auxerrois d’instruire. Le premier témoin entendu est le journaliste S. Munka de Perdu de vue. Deux heures d’entretiens filmés avec Jambert ont disparu à TF1 !

Le 3 août 1997, Christian Jambert se suicide. D’une balle tirée au-dessus de la lèvre supérieure. On ne retrouve pas la balle. La sacoche dans laquelle il rangeait ses notes et documents (entre autre sur des réseaux pédophiles) est vide. Il allait être reçu par le juge Ledanwoski. Il avait dit à Monnoir qu’il se sentait menacé et qu’il allait enfin pouvoir dire tout ce qu’il savait.
 
En août 1999, décès de l’ex-concubine d’Emile Louis, dans un accident surprenant : le corps de la victime se trouve à côté du véhicule alors que le pare-brise est intact et que les portières sont fermées.
Le 12 décembre 2000, arrestation de Louis. C’est un jour de grève des avocats ! Il se fait avoir par les gendarmes qui lui affirment qu’il y a prescription mais que pour qu’elle joue, il leur faut les corps ! Parfaitement détendu, il avoue sept meurtres. Il commence par Françoise Lemoine. J’étais son amant depuis un an environ. Nous avions l’habitude de faire l’amour soit dans la voiture, soit dans le petit bois près du Serein... En choisissant l’une de ces filles, je savais qu’elle ne refuserait pas de faire l’amour avec moi. Je savais qu’elles y avaient déjà été et qu’elles aimaient ça. Leur comportement dans mon bus et leurs discussions sur le sexe ne faisaient aucun doute sur une proposition de ma part. Ce n’étaient pas des filles qui étaient handicapées, elles avaient simplement un retard scolaire. Elles n’étaient pas en retard sur le sexe... Puis il révèle où il a enterré les corps.
 

Le 18 décembre, un squelette est mis à jour. Mmes Royal & Lebranchu ordonnent des enquêtes administratives dans leurs domaines ministériels respectifs.
 
Le 4 janvier 2001, un deuxième squelette est retrouvé. Les deux sont placés sur le ventre, les bras repliés dans le dos, un slip entre les mâchoires et un morceau de collant autour du crâne. Des liens autour des poignets et des lambeaux de tissu autour du cou. Comme le cadavre de Sylvianne.
 
Janvier 2001, Louis se rétracte. Juin 2001, Dunand est libéré de la prison centrale d’Ensisheim. L’information ne sera communiquée à la presse que quinze jours plus tard. De tous les protagonistes connus de son histoire, il est le dernier survivant !
 
Dernier coup de théâtre en date, en avril 2004, inhumation et autopsie de Jambert : il y a 2 trajectoires de balles, une dans la bouche, l’autre sur la tempe gauche. Le professeur Leconte de l’institut médico-légal de Paris parle d’assassinat. Perben, garde des Sceaux, reçoit Isabelle Jambert et les familles des victimes. Mars 2004, quatre semaines de procès à Auxerre. 25 femmes défilent. 7 années d’instruction. Un millier d’auditions. 90 témoins cités à la barre. Emile Louis est condamné par la cour d’assises du Var à 20 ans de réclusion criminelle assortie d’une période de sûreté des deux tiers pour les viols de sa seconde épouse et de sa belle-fille.
 
Louis n’a rien avoué. En juin 2006, la cour d'appel de Paris confirme une peine identique à la première instance pour l'affaire des disparues de l’Yonne : réclusion criminelle à perpétuité avec peine de sûreté de 18 ans et dédommagement des familles de victimes. La Cour de cassation confirmera cette condamnation en septembre 2007.

Y.T.




MAMAN 

roman (Extraits) La Différence, 2007




Je ne discute pas l’hospitalité. Tu es de mon sang. Mais tu viens chaque fois sans rien, habillé comme un chiffonnier. Ça ne va pas ça ; ça ne va pas du tout.

T’as vu ces photos de moi à poil ? Ce sont celles que j’envoyais à Dany  en tôle. Pourquoi tu fais cette tête ? Ce que tu peux être coincé !

En ce moment je suis à fond dans les serials killer. Je collectionne tout ce que je trouve sur eux et je le colle dans des cahiers. Heaulme a beau avoir dix ans de moins que toi, il a quand même tué 70 personnes avec son Opinel. Et il aurait pu ne jamais se faire prendre

À 16 ans, tu répétais sans arrêt à ton oncle Walter que Le Corbusier était un facho. C’était son maître mais ça le faisait beaucoup rire quand même.

En 1945, à Evere, à la Libération, des partisans ont voulu me tondre à cause de ma chevalière. Elle était à mes initiales : SS !

Les Arméniens ont un sens de la famille bien plus fort que nous. Et évidemment, André, tu n’as jamais voulu l’appeler papa… Pourtant, tu n’avais que quatre ans quand je me suis collée avec lui.

Alègre, qui l’a protégé ? Baudis passe pour une victime mais dans son livre il ne mentionne même pas les femmes qu’Alègre a tué. Parce que c’étaient des putes ? Moi aussi j’en suis une et je l’emmerde ! Tout ça est loin d’être net ; je te le dis moi.

André a tout de suite plu à mon père alors que Jacques, ton père, il le détestait. Mon père : soit tu travaillais et tu étais quelqu’un de bien, soit tu ne travaillais pas, et tu étais la dernière des fripouilles.

Tu voulais faire l’acteur ; je t’ai payé des cours. Même des cours de chant ! Tu gagnais ta vie en faisant de la figuration mais comme d’habitude, au bout d’un an, tu as tout laissé tomber. Soi-disant parce que tous les acteurs étaient des pédés ou des crétins. Mais quelle importance ça avait, hein ? Personne ne t’obligeait à coucher avec eux, non ?

Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas vu, quatre ou cinq ans ? Tu me trouves changée ? Je suis restée assez bien non ? De toute façon j’ai toujours fait plus jeune que mon âge. Il n’y a pas de raison que ça bouge maintenant.

Ici, c’est un sous-sol, ok, mais c’est deux fois moins cher qu’en haut et grâce au soupirail et aux vitres de la cour j’ai autant de lumière qu’aux étages. Avec mon grand congélateur et avec les produits blancs que je prends, je ne me débrouille pas trop mal.

Ses parents avaient un restaurant décoré avec des samovars, des châles épinglés aux murs, des grandes photos des anciens quartiers arméniens d’Istanbul. Si on n’avait pas connu André, on en serait encore aux macaronis à la cassonade.

À Toulouse, on trouve une femme avec un bâillon enfoncé dans la bouche, les mains liées sur le ventre, la tête en équilibre sur une casserole et les flics concluent à un suicide !

Ma mère aimait Jacques. Il était doux comme toi et lui en plus avait beaucoup d’humour. Il lui racontait toutes les pitreries qu’il faisait et elle ça lui plaisait ! Tu sais, une fois, il est même revenu pour te voir. Tu devais avoir huit ans.  Il avait acheté un manteau pour toi mais mon père a refusé de le laisser monter.

Ah, ce que tu m’agaces, ce que tu m’agaces ! C’est vrai tu m’agaces toujours autant…

Je n’ai jamais fait de tort à personne. On fait ce qu’on veut de son corps, non ? C’est la loi qui a tort.

Dany, tu ne le verras plus. Il a été abattu de sept balles 357 Magnum. Il avait quarante-quatre ans. À Liège, on raconte qu’il aurait balancé. Sûr, qu’il n’avait pas envie de retourner en tôle mais de là à donner les autres.

Heaulme, toi, tu serais bien capable de lui trouver des circonstances atténuantes. Il a grandi dans du Corbusier !

Au pensionnat, les bonnes sœurs nous obligeaient à nous laver sous la chemise de nuit, sans l’enlever ! Les salopes, ce qu’elles étaient mauvaises ! Et tordues !

Je ne demande pas qu’on mette Baudis en tôle. S’il aime les putes de luxe, c’est son problème et ça ne fait de tort à personne. Un Outreau suffit. Mais ça reste inadmissible que cela soit classé en suicide. Une pute ça ne se suicide pas, c’est acharné à la survie.

Vers dix-huit, dix-neuf ans, tu t’es mis à dire du mal de Sartre et de Camus, et puis même de Van Gogh, à ce moment-là j’ai pensé : il va se suicider, ce con. Et tu l’as fait !

Je vais mieux, sauf que si je bouge trente minutes, je dois me reposer une heure. Mais ce n’est rien, je sens que je récupère, en tout cas, je lutte, j’ai un horaire de bébé, au lit à huit heure, épuisée, mais ça va. Je dois t’avouer que l’orage est le seul truc qui de toute mon existence m’a foutu le trac, sinon ni les hommes ni la vie et ni la maladie ne m’effraient, mais l’orage oui, c’est bête, non ?

Un commissaire est  venu me questionner plusieurs fois sur Dany. Il croyait qu’il m’avait filé une part du magot et il voulait savoir où je l’avais planqué. Comme si avec du chicon, je continuerai à vivre dans ce taudis !

Heaulme, pour lui faire passer ses airs efféminés, son papa le suspend avec du fil de fer dans la cave de la cité. À l’école, il est mauvais dans toutes les matières et lorsqu’il va travailler son turfiste de père lui confisque sa paye.

Walter c’était un vrai chef barbare ; il faisait 1 m 95 pour 100 kilos. Il les portait bien.

C’est à cause d’André que tu n’as pas une seule photo de ton père. Jaloux maladif, il les a toutes déchirées en mille morceaux puis jetées dans les chiottes…  Quelle passion ! Dans les chiottes ! Il pensait peut-être que j’allais les recoller…

Admettons qu’Alègre soit un indic. Est-ce que les flics laissent les indics tuer des putes ? Donnant/donnant ? Tu me donnes des renseignements et je te laisse te défouler de temps en temps sur une fille ? C’est comme ça que ça marche ? Pourquoi tous les crimes qu’il a commis ont-ils été classés en suicides ? Ça m’obsède vraiment ça.

Jacques, ton père, était un peu effacé, comme toi…

Qu’est-ce qui a bien pu te rendre si mortellement sérieux ? Comment, toi mon fils, as-tu pu devenir chiant à ce point là ? Pourquoi tu fréquentes si peu de gens ? Tu as peur ? Qu’est-ce que tu préserves ? Ta torpeur ?

 
Quand en 1984, sa maman, entre parenthèses, tout aussi alcoolique que son papa, meurt d’un cancer, l’univers de Heaulme s’effondre. Il change du tout au tout. Il dépense son RMI à boire, se met à fréquenter n’importe quel vagabond, mélange spiritueux et tranquillisants. Il essaye à plusieurs reprises de se suicider en s’ouvrant le ventre avec des tessons de bouteille mais comme toi, il se rate à chaque fois. À vingt-six ans, orphelin, il abandonne sa collection de timbre-poste et saute sur son vélo pour partir droit devant lui…

Mon père me cognait dessus, puis dans son ivrognerie chialait et c’est moi qui devais le consoler. Un week-end, il m’avait mis une telle raclée que je me suis retrouvée avec un œil au beurre noir. Le lundi, je devais retourner au pensionnat à la Côte et à ma mère son seul problème c’était : Qu’est-ce qu’ils vont penser de nous là-bas ? Tu leur diras bien que c’était un accident, que tu es tombée dans les escaliers.

Et des gens calomniés qui passent à TF1 pour se défendre comme l’a fait Baudis, il n’y en a pas des masses non plus. En général, Monsieur Tout Le Monde, quand il est accusé de quelque chose, innocent ou coupable, il rase les murs ; il ne va pas transpirer et se pavaner devant dix millions de spectateurs…

Je ne voulais pas avoir de mioche, tu es un accident ; quand je suis tombée enceinte, j’ai voulu avorter mais je ne savais pas comment faire ; Jacques était à l’armée ; nous n’avions pas un kopeck et en Belgique, pays cent pour cent catho… Fallait aller en Hollande, mais sans oseille, c’était bien sûr impensable.

T’as vu comment André s’habillait et comment toi tu t’attifes, lui semblait toujours frais sorti du pressing et toi, t’as l’air de sortir d’une poubelle. Vous avez autant de ressemblance qu’un chien pure race et un corniaud des rues. Tu ne connais même pas ta propre pointure de chaussures !

En deux opérations,  on a enlevé à Heaulme douze dents. Il a vingt-sept ans et soudain il en parait cinquante. Moi aussi, on m’a enlevé toutes les dents qui me restaient en une seule fois. J’ai dû me cloîtrer pendant  une semaine entière. Mais depuis j’ai un dentier et ça c’est quand même très pratique.

Ça doit être terrible cette angoisse que tu as de faire, de ne pas faire, de comment faire, de toujours vouloir faire autre chose que ce que tu es en train de faire. En faire le moins possible, ça oui ! Cette éternelle impression que tu donnes de ne rien faire. Au moins, tu as ça de bien, c’est que tu ne fais pas semblant.

Tu traitais Le Corbusier de fasciste. C’est insensé. Ce bienfaiteur de l’humanité ! L’homme qui a inventé la douche ! Tu disais : il piétine les usagers. C’est un technocrate.

 Martine Matias, championne de boxe française, est retrouvée arquée. On lui a attaché les mains aux chevilles. Elle a des brûlures électriques à l’anus. Les flics concluent au suicide !

Avec Jacques, je ne savais pas que cela allait se passer comme ça. Je croyais que c’était pour toujours, je l’aimais, à vrai dire je voulais surtout partir de chez moi…

Tu n’as rien mais tu n’as jamais pris aucun risque. T’es toujours resté planqué dans tes trous à rats. Pourquoi t’aurais quelque chose ?

Le 5 novembre 1984, Heaulme étrangle et égorge Lyonelle Gineste, dix-sept ans, près de Pont-à-Mousson. Avant un complice a violé l’adolescente. Lui ne peut pas. C’est justement ça son drame.

T’as une tache sur le devant de ton pull. T’es toujours aussi crade. Et ses pellicules sur ton col ! Mais arrête de regarder tes genoux. T’es dépressif ou quoi ? Tu te frottes le cul contre les murs ? Dans la rue, on te bouscule, tu t’excuses. Je t’ai vu souvent le faire. C’est incroyable ça. On bouscule Monsieur et il s’excuse.

Heaulme a les bourses de la taille d’un petit pois, un corps blanc, le thorax rentré, la silhouette molle. Un vrai cadeau ! En fait, il souffre d’une anomalie génétique rare, un chromosome féminin supplémentaire, le syndrome de je-ne-sais-plus-quoi, d’où l’air de tante que lui reprochait son vieux !

Tu défendais tout et n’importe quoi, le désordre contre l’ordre, les petites boutonneuses contre les filles de Playboy, Bob Dylan, le cinéma suédois en version originale…

Ma mère était douillette, ironique,  discrète. Gourmande ! Soumise…  Ah ça pour ce qui était d’être soumise, elle en connaissait un bout.

Il y a des journalistes qui croient que c’est impossible qu’on moleste, qu’on viole une pute dans le cabinet d’un juge. Je rêve ! Ils vivent où ces journalistes ? Sur quelle planète ?

Et quand tu étais avec Véronique, cette mégère te cravachait. Ça te plaisait ça hein ? Te faire engueuler. T’as jamais réussi à monter la moindre arnaque. T’es même pas assez futé pour toucher le RMI… Si tu venais habiter ici, crois-moi qu’en moins de trois jours, je te le ferais avoir, moi, notre RMI à nous.

Pourquoi tu ne me fais pas des petits-enfants ? J’adorerai tellement être grand-mère ! Je te les gâterais tes bébés, tu verrais ça, personne n’en reviendrait. Mais qu’est-ce que t’as ? C’est ta respiration qui siffle comme ça ? Tu stridules !

Souvent maintenant, je rêvasse. Dans ces moments-là, les larmes me viennent facilement aux yeux. Je t’imagine faisant scandale à mon enterrement ! J’ai pris une assurance obsèques ; tu n’auras rien à payer pour mon inhumation. Avec toi, tout est possible. Je te connais, tu serais capable d’abandonner mon cadavre sur le trottoir…

A la fin, j’ai rencontré André… Il me protégeait, me rassurait. On est resté ensemble. Ses parents avaient un resto chic. Il était barman ; je suis devenue serveuse. Et toi tu restais sans arrêt dans mes jambes. Ce que tu étais collant ! Fallait faire quelque chose. On m’a parlé d’un pensionnat-ferme à Gembloux. Nous sommes allés vérifier que ce n’était pas un bagne, un endroit à la Dickens. C’était convenable et nous, on a enfin pu respirer un peu.

À ta naissance, tu étais donné pour mort, la question était réglée, c’est ton père qui insisté, et le mien, ton grand-père, Parrain, qui est allé voir la vieille voisine du haut, une espèce de sorcière, qui a conseillé un truc archi simple, un jus de poires fraîches…

Tu dis que tu préfères perdre, que l’échec est infini. Mais perdre quoi ? Tu n’as rien à perdre. Qu’est-ce que tu pourrais perdre ? Tu n’as même pas une mauvaise réputation à perdre. Ha, ha, ha !


Reste ici, vis avec moi, j’ai changé tu sais ; je ne suis plus du tout comme avant. Je sais bien que depuis trois ans t’es prof. Mais ils ne vont sûrement pas te garder. Et cette pauvre petite que tu entretiens avec les trois sous que tu gagnes dès qu’elle aura repérer un paroissien convenable, tu me peux faire confiance qu’elle va prendre ses clic et ses claques et bonsoir la compagnie !

Regarde-moi ! Je connais tous les gens qui habitent dans cette maison, leur vie intime, leurs revenus, leurs vices.

Le Corbusier s’est toujours adressé aux maîtres du moment, disais-tu. Tu voulais qu’il s’adresse à qui ? À sa concierge ? Comment voulais-tu moderniser un pays sans passer par les gens les plus importants ?

De toute la famille, c’est mon père qui a eu la première bagnole, une VW, le premier appareil photo, allemand aussi, la première salle de bain, la première télévision, encore une marque allemande. Pour ça, il appréciait les boches.

J’avais 17 ans ; tu te rends compte, j’avais un moutard avant d’avoir vécu ! Tes reins se sont remis à travailler. J’étais sans malice… De marrant, ton père m’a vite paru minable.

Tu te prends pour un révolté mais ça non plus, tu ne sais pas ce que c’est. Pour toi la révolte, c’est juste ne pas se lever le matin et passer son temps à ne rien foutre…

Dans cette maison, tout le monde me respecte. Marie sait que ses parents me font confiance et que moi je ne la trahirai pas. Roger me fait du rentre dedans, m’offre des bouteilles d’apéros. Etc., etc. T’en connais beaucoup des sexagénaires à qui ça arrive ?

Un jeune appelé passe. Le barbu l’appelle. Didier Gentil l’oblige à lui tailler une pipe. Pour finir, Heaulme le massacre à coups d’extincteur…

La plupart du temps, il n’était pas là. Tu te plains que je ne t’ai jamais touché mais moi je détestais que ma mère me touche ; et encore bien plus mon père ! Lui, soit il me tapait, soit il me pelotait.

Bien sûr le tas de merde prétentieuse, président de ceci et grand responsable de cela, des filles cannées, il n’en parle jamais. C’est lui la victime. On a voulu briser sa carrière. Les putes qui sont mortes, rien à foutre !

On ne peut pas vivre d’amour et d’eau fraîche ! Ton père n’était pas  bagarreur. Je l’ai foutu dehors… Je ne supportais plus son sens de l’humour ; cette façon qu’il avait de tout prendre à la légère.

J’imagine que tu as raconté à tous tes copains que ta mère était pute.

Tu crachais sur Walt Disney et tu défendais Lumumba. Mon père, ça le rendait mûr. Lumumba et Mulélé ! Mon père te disait que Lumumba avait volé un vélo à la poste où il travaillait, et toi tu lui répondais que les Belges avaient volé au Congo de quoi fabriquer des millions de vélos…

En 1986, à Montigny-lès-Metz, des gosses lui jettent des pierres ; Heaulme leur fracasse le crâne. Patrick Dils, seize ans au moment des faits, est condamné à la prison à perpétuité. 

Les hommes, suffit de les flatter. Si tu suces, fais-le devant un miroir ! Plus tu la joues impressionnée, plus ils jouissent vite et sont contents.  S’il bande, s’il ne bande pas, s’il jouit trop vite,  s’il ne jouit pas, s’il se cramponne, c’est à toi de trouver la faille et de la reboucher. Faut les rassurer. Bien sûr vaut toujours mieux les laver avant ; l’hygiène c’est pas leur fort…

A la veille du Nouvel An 1986, dans la banlieue de Metz, Heaulme est en cure de désintoxication, il  trouve deux complices dans l’institution, complices qui  violent Annick Maurice, vingt-six ans, avant que lui ne la frappe et l’étrangle.

La vie est mal faite, toi tu te plains de ne pas avoir eu de père et moi j’ai si souvent rêvé de ne pas en avoir un. Il m’a envoyé travailler à l’âge de seize ans ; je ne sais pas si tu te rends compte. Et à l’Innovation, dans le grand magasin où ils travaillaient tous les deux ! La joie que c’était. Il me fliquait à la maison et au boulot !

Dany avait un regard à la Robert Mitchum qui me liquéfiait sur place.

En 1988, à Charleville-Mézières, surpris en train de fouiller une maison, Heaulme tue Georgette Manesse, 86 ans, et poignarde cinquante fois sa voisine, Ghislaine Ponsard, 81 ans. Pour lui, jeune ou vieux, ça ne fait aucune différence. Il est énervé, il est mal à l’aise, il tue…

Walter aimait les grandes tablées mais il fallait que tout le monde soit impeccable. Les ongles noirs, sales, lui coupaient l’appétit, comme moi pour le bruit que tu fais avec ta fourchette contre tes dents quand tu baffres comme un malpropre.

Ma mère répétait qu’elle aurait aimé être institutrice. Comme toutes les petites filles… Eh oui, toute sa vie elle restée une gamine terrorisée.

Et Djamel, le travelo qui se suicide en prison, comment y croire ?  Ce que Patricia raconte, le collier étrangleur et les canettes dans le derche, qu’est-ce que ça a d’exceptionnel ? Rien ! C’est ce qui fait fantasmer un mec sur deux. Comment cela a-t-il pu finir comme ça en eau de boudin. Pour une fois que des gendarmes croyaient des putes !

En avril 1989, à Port-Grimaud, il sort d’un HP avec un infirmier qui viole Joris Viville, dix ans. Heaulme assassine ensuite le petit de quatre-vingt coups de tournevis. L’infirmier, connu des services de police, est toujours en liberté. Ils n’ont aucune preuve contre lui…

On a eu le Tabouret,  le Memphis,  le New York, mais on voulait vivre comme les autres alors j’ai pris une place d’entraîneuse à Erps-Kwerps comme ça je ne travaillais pas le week-end et on pouvait enfin se voir un peu. C’est à ce moment-là que tu t’es barré pour vivre avec Nicole.

En rentrant, Heaulme avoue ce meurtre à une infirmière. Elle le note sur la main courante. Secret professionnel  et routine aidant, il n’y aura aucune suite à cet aveu ! Alors, il continue…

À chaque manifestation qu’elle croisait, ma mère pleurait toutes les larmes de son corps. Ça lui rappelait sa jeunesse… Les grandes grèves. Pas moi. Je ne montre pas mes sentiments en public. 

Hadja, vingt-six ans, est retrouvée avec une couche culotte pliée dans la bouche, une corde à rideau nouée autour de son cou. Sa carotide a été tranchée par un couteau de cuisine. Le médecin légiste conclut au suicide !

Toi, tu avais planté et repiqué des salades, tu les offrais à Mamy et Parrain. Tu en étais si fier ! C’était sain : vous étiez tous égaux, tous pareils, tous traités de la même façon, en uniforme, en pantalon de velours bleu et en chemise de coton bleu foncé. Mamy cousait ton nom sur chacune de tes affaires. Sur ton béret basque, sur ta pèlerine, sur tes grosses chaussettes grises.

Je nourris tous les chats du voisinage. J’achète un gros carton de boîtes et un maxi sac de croquettes par semaine. Attention, pour eux, je ne prends que l’excellent, du Whiskas ou du Ronron, jamais rien en dessous de cela. Je les soigne mieux que je me soigne moi-même ; pour eux pas de produits blancs !

Chaque fois qu’on croisait un fourgon blindé, Dany me répétait : - Si je m’étais fait celui-là, Yves ne rentrerait pas en stop à Paris. Dès la première fois, tu lui avais bien plu. Il avait ouvert la porte et tu lui avais dit : Salut ! Je suis le fils de ma mère…

En juillet 1989, Sylvie, trente ans, le prend en stop. Elle est saoule, elle roule à gauche, le ton monte. Heaulme se met en colère, la gifle puis la tue à coups de pieds et à coups de poings.

Tu faisais des dessins d’architecture utopique, des villes qui marchaient, des villes sur l’eau, des villes sous l’eau, des bâtiments-rues, des mondes souterrains, des villes spatiales, des villes mobiles, des villes-pont, des villes flottantes, des villes automatiques, des villes informatiques. Tu ne plagiais plus Vlaminck,  tu étais devenu situationnistique !

J’ai commencé à bosser à l’Innovation à seize ans. J’en suis partie un an plus tard, un jour qu’ils me chiaient tout un bahut Henri IV pour dix centimes qui manquaient dans la caisse. Mon père a eu beau me menacer tout un week-end, je n’y suis pas retourné. Là, je peux te dire que ça a bardé sec !

Y.T.